Contribution au rôle de la traite des esclaves dans le Sahara tripolitain au XIXe siècle
DUYMUS Kerem
Cet article réexamine le rôle de la traite des esclaves dans le commerce transsaharien du Sahara tripolitain au XIXᵉ siècle, en s’appuyant sur des sources locales arabes et ottomanes. Il part du constat que l’historiographie occidentale a longtemps attribué à la traite un rôle central, sur la base des estimations de consuls et voyageurs européens, qui évoquaient l’arrivée annuelle de 1 000 à 8 000 esclaves à Tripoli et présentaient ce commerce comme indispensable à l’économie saharienne.
L’étude montre que ces chiffres reposaient sur des évaluations spéculatives, souvent reprises sans examen critique. En revanche, les registres fiscaux ottomans, les archives douanières d’Istanbul et d’Izmir, les registres des tribunaux de la sharia de Tripoli, Ghadamès ou Murzuq, ainsi que des correspondances marchandes privées, permettent d’établir des données chiffrées précises.
L’analyse des principales routes caravanières — Tripoli-Ghadamès-Ghat-Kano, Tripoli-Murzuq-Kuka et Benghazi-Kufra-Abéché — montre que la traite existait, mais qu’elle ne constituait qu’un segment parmi d’autres échanges (ivoire, plumes d’autruche, peaux). Les contraintes du désert, le coût élevé du crédit, la dépendance envers des intermédiaires et les risques de mortalité limitaient l’ampleur des convois. Les caravanes transportaient généralement quelques unités ou dizaines d’esclaves, non des centaines.
Les données fiscales indiquent qu’entre 1800 et 1900, le nombre annuel d’esclaves introduits à Tripoli et Benghazi variait approximativement entre 50 et 450, avec un déclin progressif après les années 1870. Même dans les phases les plus actives, la traite ne représentait qu’environ 18 % du commerce transsaharien, proportion tombant ensuite à moins de 5 %, puis autour de 1 à 2 % à la fin du siècle.
L’article conclut que la traite des esclaves, bien réelle, ne fut ni majoritaire ni structurante pour l’ensemble du commerce transsaharien en Tripolitaine au XIXᵉ siècle, et que son importance économique a été fortement surestimée dans une partie de la littérature antérieure.
