Voyage en Algérie et tous les usages des Arabes, leur vie intime et extérieure, ainsi que celle des Européens dans la colonie
Carteron Charles
Carteron porte sur l’Algérie un jugement mêlant observations concrètes, considérations administratives et réflexions politiques, toujours depuis le point de vue d’un Européen de la période coloniale. Il commence par souligner le poids économique des prélèvements imposés aux indigènes, notamment le monopole du tabac (p. 86), qu’il juge lourd pour les Arabes tout en reconnaissant son importance pour les finances coloniales.
Sur le plan administratif, il insiste sur l’ampleur du territoire, la dispersion des populations et la difficulté de gouverner efficacement un espace aussi vaste (p. 278, 340, 364). Il détaille l’organisation militaire et civile : commandement supérieur du Sud, rôle des caïds et des cheikhs, contrôle des routes sahariennes, perception des impôts et gestion des oasis (Biskra, le Souf). Il note que l’État doit composer avec des structures locales déjà en place plutôt que les remplacer brutalement.
Sa réflexion sur les populations arabes est ambivalente. Il les décrit comme naturellement paresseux et méfiants selon les préjugés de son temps (p. 283), mais ajoute que ces traits relèvent davantage des conditions historiques et de l’administration qu’« de la nature ». Il estime que la colonisation devrait transformer progressivement leurs pratiques agricoles (p. 220, 283), par l’exemple plus que par la contrainte.
Les pages 284-290 constituent le cœur politique de son analyse. À partir de l’épisode de la révolte du Hodna, il examine les rapports entre Français, marabouts et tribus. Il distingue trois figures : le cheikh (chef), le marabout (autorité religieuse) et le peuple. Selon lui, l’erreur française a été de négliger le rôle des marabouts, véritables médiateurs d’influence. Il considère que les cheikhs ne doivent pas être de simples instruments administratifs, mais des relais capables de gagner la confiance des tribus. Il juge cependant illusoire une assimilation rapide : la colonie ne peut se consolider qu’avec le temps, par des réformes graduelles et une meilleure compréhension des structures locales.
Carteron aborde aussi la question foncière (p. 289-290) : il suggère que la sécurisation des terres, l’accès à la propriété et l’éducation pourraient rapprocher les indigènes des colons, mais reconnaît que la méfiance reste forte.
Enfin, dans ses pages plus descriptives (p. 318, 442, 445), il élargit sa réflexion à la géographie et aux peuples : diversité des régions (Tell, Hauts-Plateaux, Sahara), spécificités des Kabyles (organisation villageoise, rôle des amendes, autorité du grand cheikh), et différences culturelles entre Arabes des plaines et montagnards. Il conclut implicitement que la réussite de la colonisation dépend moins de la force militaire que de la connaissance des territoires, des institutions indigènes et des mentalités locales
