ABD-EL-KADER sa vie politique et militaire
Bellemare Alex
Dans Abd-el-Kader. Sa vie politique et militaire (1863), Alexandre Bellemare propose une biographie à la fois historique et apologétique de l’émir, fondée sur des témoignages contemporains (notamment ceux du général Daumas) et sur le souci explicite de « rendre justice à un ennemi ». L’ouvrage vise à expliquer, par les faits et le contexte, la durée de la résistance algérienne et les difficultés de la conquête française.
L’introduction replace d’abord l’Algérie de 1830 dans le cadre du système turc : division en beyliks (Oran, Titteri, Constantine), domination inégale sur Arabes et Kabyles, et usage du makhzen (tribus auxiliaires) pour maintenir l’ordre. Bellemare soutient que la faute politique initiale des Français fut d’expulser brutalement les Turcs au lieu de s’appuyer sur ce système, ce qui provoqua une anarchie généralisée et créa les conditions de l’ascension d’Abd-el-Kader.
La première partie dresse le portrait du milieu d’origine de l’émir. Bellemare insiste sur la figure de son père Mahhi-ed-Dîn, marabout charitable, cherif respecté et arbitre des tribus de la région de Mascara. Il détaille l’éducation religieuse d’Abd-el-Kader, son voyage au pèlerinage (Mekke, Médine, Bagdad), sa généalogie revendiquée jusqu’à Fâtima et Ali, et les prophéties populaires qui circulaient dans le Gharb annonçant l’avènement d’un « sultan » né d’une femme nommée Zohra.
Après la prise d’Alger (1830) et l’occupation d’Oran (1831), Bellemare décrit l’anarchie du beylik d’Oran : rivalités de chefs (Ben-Nouna à Tlemcen, Sy-el-Aribi, El-Ghomary, anciens makhzen), insécurité, guerre intertribale, et échec d’une tentative d’intervention marocaine (Mouley-Ali). Dans ce contexte, les tribus Hachems et Beni-Amers pressent Mahhi-ed-Dîn de prendre le pouvoir ; celui-ci refuse et, après une délibération marquée par des songes et des signes, désigne son fils. En novembre 1832, Abd-el-Kader est proclamé sultan à Ghris, porté par l’acclamation populaire.
Bellemare montre ensuite comment Abd-el-Kader construit son autorité : proclamation du djihad, installation à Mascara comme capitale, organisation d’un État (fisc, justice, armée, administration), et guerre régulière contre les Français. L’émir apparaît à la fois comme chef religieux, stratège et administrateur, capable de discipliner des tribus divisées et de créer un appareil politique cohérent.
Sans entrer dans tous les détails militaires, le livre retrace les grandes phases de la lutte (combats autour d’Oran, prise de Tlemcen, relations avec le Maroc, traités, puis reprise de la guerre), jusqu’à la défaite progressive, la reddition de 1847 et la captivité en France, présentée comme honorable et digne.
Au total, Bellemare cherche moins à condamner qu’à comprendre : il fait d’Abd-el-Kader un acteur rationnel, moderne à sa manière, et voit dans son parcours la clé pour expliquer à la fois la vigueur de la résistance algérienne et la logique – souvent tâtonnante – de la conquête française.
