Histoire d'Alger sous la domination turque
de Gramont H.-D.
Dans cette vaste histoire, Grammont se propose de reconstituer de manière critique et documentée l’évolution politique d’Alger sous la domination ottomane, en centrant son analyse sur la ville elle-même plutôt que sur l’ensemble de la Régence. Il récuse les récits traditionnels trop partiels ou légendaires et revendique une méthode fondée sur le croisement systématique des sources européennes (espagnoles, françaises, italiennes) et, plus marginalement, indigènes.
L’introduction présente d’abord Alger comme une puissance paradoxale : pendant plus de trois siècles, la ville a été à la fois prospère et instable, vivant presque exclusivement de la Course (guerre de course/piraterie), qui a enrichi l’État et la société tout en maintenant un climat chronique de désordre, d’émeutes, de famines et de répressions. Cette économie corsaire a fait d’Alger un acteur central de la Méditerranée, redouté par l’Europe chrétienne et célébré dans le monde musulman.
Grammont structure ensuite l’histoire de la Régence en trois grandes périodes politiques :
-
les Beylerbeys (XVIᵉ siècle), grands capitaines liés directement à la Porte (notamment Khayr al-Dîn Barberousse et ses successeurs), exerçant un pouvoir fort et tentant de constituer un vaste empire nord-africain ;
-
les Pachas triennaux (fin XVIᵉ-milieu XVIIᵉ siècle), gouverneurs envoyés de Constantinople, jugés cupides et faibles, dont l’instabilité favorise l’essor débridé de la Course ;
-
les Aghas puis Deys (1659-1830), régime issu des révolutions de la milice, où le pouvoir passe progressivement aux chefs corsaires (la Taïffe) et se personnalise dans la figure du Dey.
L’auteur montre que la diplomatie européenne a joué un rôle décisif dans la survie d’Alger : rivalités entre France, Espagne, Angleterre et Provinces-Unies ont empêché une destruction concertée de la Régence, tandis que les alliances (notamment franco-ottomanes) ont longtemps protégé Alger. À l’inverse, lorsque l’équilibre international change après 1815, l’isolement d’Alger accélère son déclin.
Sur le plan intérieur, Grammont insiste sur la tension permanente entre janissaires (milice) et reïs (marins corsaires), sur l’instabilité des finances publiques, et sur la difficulté structurelle à gouverner un État vivant du pillage maritime. Il décrit l’affaiblissement progressif de la Course au XVIIIᵉ siècle, la crise fiscale, les révoltes tribales, la décomposition militaire et la paralysie administrative.
La conclusion est claire : à la veille de 1830, la Régence est déjà en agonie — militairement, économiquement et politiquement — et la conquête française n’a fait qu’anticiper une dissolution que Grammont juge inévitable.
